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D'origine italienne, Richard Dindo s'installe à Paris en 1966 et officie à la Cinémathèque française et sera témoin des évènements de 68. Le cinéaste partage aujourd'hui sa vie entre Paris et sa ville natale. Réalisateur de documentaires, il débute sa carrière en 1970 avec "La Répétition". Depuis, il a signé une vingtaine de films, souvent à caractère biographique, le cinéma documentaire étant à son avis "l'art de la biographie". Parmi ses films, on peut citer : "L'Exécution d'Ernst S., traître à la patrie" (1975),dans lequel il accuse le gouvernement suisse de collaboration avec les nazis; "Max Frisch - Journal I-III" (1981), une lecture du roman autobiographique "Montauk" du célèbre écrivain suisse; "Max Haufler, le Muet" (1983) sur la vie d'un acteur et cinéaste suisse qui s'est suicidé pour ne pas avoir pu réalisé un projet de film auquel il tenait absolument ; "Dani, Michi, Renato & Max" (1987) sur le destin de quatre jeunes gens à l'époque de la révolte de la jeunesse zurichoise. En 1991 il réalise "Arthur Rimbaud, une biographie", un film de fiction documentaire avec Christiane Cohendy, Madeleine Marie, Bernard Bloch, Albert Delpy, Jean Dautremay, qui raconte la vie et la mort de Rimbaud à travers des témoignages de gens qui l'ont connu et à travers ses propres poèmes et lettres. "Charlotte -Vie ou théâtre?"(1992) avec la voix de Anne Alvaro, raconte le destin de la peintre juive et berlinoise Charlotte Salomon, morte à Auschwitz, après avoir peint sa vie dans 800 gouaches autobiographiques. Après "Ernesto "Che" Guevara, Journal de Bolivie" (1994), avec les voix de Jean-Louis Trintignant et Christine Boisson, Richard Dindo réalise en 1996 "Une Saison au paradis", d'après l'œuvre autobiographique du poète sud-africain Breyten Breytenbach qui a passé sept ans en prison pour acte de résistance contre le régime de l'apartheid. "L'Affaire Grüninger" (1998) est un film de réhabilitation sur un chef de police en Suisse qui en 1938 a sauvé plusieurs centaines de réfugiés juifs et qui de ce fait a été renvoyé de son poste et condamné devant un tribunal pour ne pas avoir exécuté les ordres du gouvernement. En 1999, il signe "Genet à Chatilla", d'après "Quatre heures à Chatilla" et "Un captif amoureux " de Jean Genet. Le texte, lu par Jean-François Stévenin, raconte la vision et la mémoire de Genet de la révolution palestinienne. Une jeune femme, Mounia, va sur les traces du poète au Liban et en Jordanie.
Le courrier Suisse
Extraits des PROPOS RECUEILLIS PAR RODERIC MOUNIR
L.C.: Les films que vous avez consacrés à Rimbaud et au Che ont contribué à populariser votre travail au niveau international. Comment considérez-vous ces oeuvres avec le recul?
R D :Dès 1968, j'ai voulu devenir cinéaste, j'allais tous les jours à la Cinémathèque française, j'étais piéton à Paris pendant le mouvement de 68, suiveur de manifestations, observateur ému et bouleversé, j'entrais dans les universités, je voyais tout cela en même temps de très près et de très loin. Deux figures fraternelles planaient au-dessus de nos têtes, le Che et Rimbaud. Je m'étais alors juré de faire un jour des films sur eux. J'ai toujours voulu savoir ce qui s'était vraiment passé en Bolivie, comment le Che et ses hommes avaient été traqués, arrêtés et tués. J'ai souvent fait des films sur des morts. Il y a là comme un regret de ne pas les avoir connus, une envie de les faire revivre, d'annuler le deuil de leur absence, de vivre un peu avec eux, au moins le temps d'un film. Nous sommes des survivants et les morts, eux, ne méritent pas qu'on ne les oublie.
Si mon film sur le Che a plu à peu près à tout le monde, le Rimbaud est un film maudit en France. Depuis sa diffusion en 1991, il n'y a pas eu une seule projection publique. En racontant simplement sa biographie, j'ai apparemment détruit son mythe. Or, j'ai toujours eu la prétention d'opposer la mémoire au mythe: pour moi le mythe est la fausse mémoire, le mensonge de la mémoire.
Le Che et les protestataires mexicains de «Ni olvido, ni perdón» ont échoué, mais cela ne paraît ni vous révolter, ni vous rendre amer. En cela, on ne peut pas vous qualifier de cinéaste engagé. Quel rapport entretenez-vous avec vos idéaux?
– Je ne suis effectivement pas un cinéaste engagé à proprement parler, mais il y a dans mes films une réflexion sur l'engagement des autres. Mes personnages sont souvent des rebelles, des résistants, des gens qui disent «non», qui s'insurgent contre l'injustice sociale, qui rêvent d'un idéal et qui en sont morts. Le film sur le Che, par exemple, est une réflexion sur son engagement et sur son échec, sur la «grandeur et misère d'un intellectuel», une représentation de sa marche dans la mort, une dramaturgie en même temps impitoyable et compatissante de la fatalité de cette mort qui lui donne après coup sa dimension de destin. L'idéal, c'est la Révolution, c'est-à-dire un rêve impossible; le travail du cinéaste est un travail de deuil pour ne pas désespérer de cette impossibilité-là. »Mon film mexicain est un mausolée pour les morts assassinés et un requiem pour la génération de 68, un dernier hommage. L'objet de mon cinéma, c'est la mémoire – la question que je pose à chaque instant est: comment fabriquer la mémoire dans un film documentaire, comment représenter le passé et comment vivre avec les morts, les absents, avec les rêves, les déceptions toujours renouvelées et toujours inévitables? Il s'agit du deuil quotidien que chaque individu doit faire à chaque instant pour simplement survivre.
Vous êtes par excellence le cinéaste suisse de la mémoire. Vous revendiquez une «politisation de la mémoire». Or on constate que la Suisse entretient des rapports toujours aussi conflictuels avec sa mémoire... Quel regard portez-vous sur cet état de fait?
– Je suis fils d'ouvrier italien, je viens d'une famille extrêmement pauvre et éclatée très tôt. Dès l'âge de 12 ans, j'étais pratiquement seul au monde. J'ai, de ce fait, appris très tôt à me battre, à imposer ce que je veux et ne pas me laisser détourner de mon chemin. En même temps, je suis toujours surpris d'avoir fait des films, d'avoir «réussi» comme on dit, je me demande parfois comment. J'ai l'impression d'avoir fait tout cela comme un somnambule. Je m'étonne d'être toujours vivant et d'avoir réalisé mon «oeuvre». Je me suis toujours battu simplement pour pouvoir faire ce que je voulais, sans jamais accepter aucun compromis avec l'idée que je me fais du cinéma documentaire. Je suis un cinéaste «insurgé», et en même temps un citoyen reconnaissant envers son pays de lui avoir permis de réaliser son oeuvre…
D'origine zurichoise, francophile et parisien depuis 35 ans, comment vivez-vous aujourd'hui votre «suissitude»? …
– J'ai tout appris en France, à Paris, en 68. Tout ce que je sais, tout ce que je suis, et tous les films que j'ai fait et que je ferai encore viennent des films que j'ai vus et des livres que j'ai lus. Je suis un spectateur et un lecteur. Ma francophilie en a pris un coup avec le refus du Rimbaud, que je n'ai pas encore digéré et qui m'a laissé un goût de profonde déception et un sentiment d'injustice. C'est aussi dû au fait qu'en France, on ne prend pas vraiment en compte ma réflexion de cinéaste sur l'objet «mémoire», ainsi que mon travail sur le langage, sur le rapport en particulier entre l'image et la parole, mon système de montage, etc. Mais sans aucune amertume, vu que je continue de travailler et que je suis même au meilleur de ma forme. J'ai de plus en plus envie de faire des films, et je me sens de plus en plus sûr de moi, ce qui pour l'Alémanique que je suis a pris un sacré bout de temps! www.lecourrier.ch |